Droit à la déconnexion des avocats : mythe ou réalité ?
Par Joris Schmit — 2026-08-21
« C'est un droit qui existe, mais que beaucoup d'avocats ne prennent pas. » Joris Schmit, avocat exerçant seul, témoigne.
Joris Schmit, avocat au barreau de Blois, témoigne sur le droit à la déconnexion chez les avocats. Mythe ou réalité ? Lisez l'article pour le savoir !
Interview réalisée le 29 juillet 2026 • Paris • Par Cassandre Thevin
Ce qu'il faut retenir :
Le droit à la déconnexion existe, pour les avocats collaborateurs (art. 14.3.1 RIN) comme pour les avocats salariés (art. L2242-17 C. trav.) ;
Les avocats exerçant seuls ou les associés n'ont aucun cadre, à l'exception de leur discipline personnelle ;
En pratique, tous les avocats ne prennent pas ce droit, ce qui explique que la disponibilité immédiate soit le premier facture de stress de la profession.
Depuis le 7 juillet 2026, le droit à la déconnexion des avocats collaborateurs n'est plus un mythe : il figure noir sur blanc dans le Règlement intérieur national (RIN)*. Toutefois, en réalité, qui prend réellement ce droit ? En pratique, qui résiste à la tentation (ou à la pression) de consulter ses mails le dimanche soir ? Joris Schmit, avocat exerçant seul, répond sans détour.
*Le Règlement intérieur national de la profession d’avocat est le « texte de référence qui fixe les règles et les usages déontologiques communs à tous les avocats » (RIN, encyclopédie des avocats).
Que dit le droit ?
Pour les salariés, un droit depuis 2017
Le droit à la déconnexion a été consacré par l'article 55 de la loi n° 2016-1088 du 8 août 2016, dite loi Travail, et est entré en vigueur le 1er janvier 2017. Il figure à l'article L. 2242-17, 7° du Code du travail : la négociation annuelle sur l'égalité professionnelle et la qualité de vie et des conditions de travail doit porter sur « les modalités du plein exercice par le salarié de son droit à la déconnexion ». À défaut d'accord, l'employeur élabore une charte après avis du CSE.
Néanmoins, cette loi ne définit pas le contenu de ce droit.
Pour les avocats, trois statuts, trois régimes
Ce dernier cas est celui de notre avocat interviewé, Joris Schmit.
💡 Bon à savoir : les avocats salariés représentent moins de 3 % de la profession, selon le Conseil national des barreaux.
Le droit à la déconnexion existe-t-il vraiment dans la profession d’avocat ?
« Oui, c'est un droit qui existe, mais que beaucoup d'avocats ne prennent pas. Moi y compris, je suis un très mauvais élève comme on dit ! Généralement, ce sont les cordonniers les plus mal chaussés. Je ne m’applique pas tout le temps ce droit, d’autant plus que j’exerce seul : je n'ai pas d'assistant ou de secrétaire et actuellement, je n’ai pas de collaborateur non plus.
En revanche, pour mes clients salariés, je vais veiller scrupuleusement à ce que leur droit à la déconnexion soit respecté, car il arrive souvent que cela ne soit pas le cas. »
💡 Bon à savoir : le RIN encadrait déjà l'usage des outils numériques, mais par le seul « principe de délicatesse ».
La décision du CNB du 10 avril 2026, publiée au Journal officiel du 7 juillet 2026, consacre désormais explicitement le droit à la déconnexion parmi les garanties que tout contrat de collaboration doit obligatoirement prévoir (libéral comme salarié). S'y ajoute une obligation de garantir la visibilité du collaborateur, au sein du cabinet et vis-à-vis des tiers.
Ces dispositions s'appliquent aussi bien aux contrats conclus depuis le 7 juillet 2026 qu'à ceux déjà en cours à cette date. Si votre contrat de collaboration est muet sur le sujet, il est donc temps de rouvrir le dossier !
💡 Lire aussi : Démissions, désengagement, épuisement : et si le sujet était d'abord celui du cadre ?
Dans quel cadre êtes-vous amené à ne pas respecter ce droit ?
« S’il y a une urgence à gérer, un mail important qui arrive et qu’il faut traiter, un appel… J'ai toujours tendance à vérifier même quand je suis en repos, en week-end ou en congé.
Par exemple, parfois, on va avoir une date qui va arriver via le RPVA avec éventuellement une clôture pour envoyer les dernières conclusions et si jamais on a raté cette date-là, cela peut être problématique. C'est un petit peu les contraintes de ce métier.
Quand on est salarié, on part en congé, on sait que l'entreprise va continuer de tourner parce qu'il y aura d'autres personnes.
Quand on est dans un cabinet avec d'autres avocats, des associés ou des collaborateurs, on sait qu'il y aura un roulement au niveau des congés. Si jamais il y a une urgence à traiter, on pourra éventuellement être prévenu en amont et cette urgence pourra être gérée potentiellement par l'associé ou par le collaborateur. »
💡 Le saviez-vous ? La disponibilité immédiate est le premier facteur de stress de la profession.
Ce que décrit Joris Schmit n'a rien d'un cas isolé. Dans la grande enquête menée par Pamplemousse Magazine auprès de 1 028 répondants, en partenariat avec Dalloz et Bordel de Droit, la disponibilité immédiate requise arrive en tête des facteurs de stress, citée par 43 % des avocats (devant les horaires et le rythme exigeant [41 %] et la technicité des dossiers [37 %]).
Le chiffre grimpe encore chez les avocats qui « portent » la structure : 45 % des associés citent cette disponibilité permanente parmi leurs trois principales sources de stress, juste après les charges du cabinet et la recherche de clients.
Voici quelques autres chiffres issus de la même enquête :
85 % des répondants déclarent subir un taux conséquent de stress, et seuls 3 % affirment n'en subir aucun ;
30 % des avocats travaillent entre 50 et 70 heures par semaine, et 44 % des associés dépassent les 50 heures ;
64 % se sentent mal à l'aise de quitter le cabinet avant 19 h ;
46 % ne sont pas satisfaits de leur conciliation entre vie personnelle et vie professionnelle.
Vous dites que la structure du cabinet rend la déconnexion difficile. Prendre de vraies coupures, est-ce un luxe ?
« Non, la taille de la structure ne doit pas être une excuse.
Si on ne déconnecte pas, on va finir par se fatiguer, s'épuiser, voire finir en burn-out.
Et le problème, c’est que lorsque l’on est véritablement en burnout, ce n’est pas 3 jours de repos qui permettront de revenir… Il faut plusieurs semaines, voire plusieurs mois et là, c'est tout le cabinet qui risque d’être mis à mal. »
💡 Lire aussi : 3 erreurs qui coûtent cher en tant que jeune avocat
Quel conseil donneriez-vous à un jeune avocat qui débute ?
« Imposez-vous des moments de repos, des vraies coupures pour justement pouvoir “durer sur la longueur”.
Être avocat, ce n’est pas un sprint, c'est un marathon.
Il faut savoir gérer son effort et savoir se payer de vrais moments de pause. »
💡 Lire aussi : Qualité de vie en cabinet d’avocats : tout savoir sur le stress
💡 Voici 3 conseils si vous débuter dans la profession d’avocat :
Relisez votre contrat de collaboration. La clause de déconnexion est obligatoire, y compris pour les contrats en cours au 7 juillet 2026. Si elle manque, un avenant se demande ;
Préparez la rencontre annuelle. C'est le moment prévu par le RIN pour parler charge de travail, rythme et disponibilité ;
Saisissez le bâtonnier en cas de litige. Le bâtonnier du lieu d'inscription connaît des litiges nés à l'occasion de l'exécution ou de la rupture du contrat de collaboration, salariée ou non (RIN, art. 14.8).
Sources :
Règlement intérieur national de la profession d'avocat (RIN) (art. 14.3.1 et 14.8)
Décision du Conseil national des barreaux du 10 avril 2026 portant modification du RIN, publiée au Journal officiel du 7 juillet 2026
Loi n° 2016-1088 du 8 août 2016 relative au travail, à la modernisation du dialogue social et à la sécurisation des parcours professionnels, art. 55
Code du travail, art. L. 2242-17, 7°
Convention collective nationale des salariés des cabinets d'avocats du 21 juin 2024 (IDCC 3253), en vigueur depuis le 1er octobre 2025